24 septembre 2022

Dernier article sur le triptyque

Maintenant que nous avons examiné la broderie, d’autres questions me turlupinent…

Je comprends l’association de Louis XII et d’Anne de Bretagne puisqu’ils sont mari et femme, respectivement nés en 1462 et 1477. Mais quelle est la relation avec Jeanne d’Arc qui est morte en 1431, soit trente ans auparavant ?

Un triptyque au Moyen-Age est un objet religieux. Mais où sont passés les anges ? Notre triptyque vénère la monarchie mais aucun symbole religieux n’y figure.

Dans les panneaux de Louis XII et d’Anne de Bretagne, les frises sur le côté m’intriguent. Je n’ai pas l’impression qu’elles reflètent le style Moyen-Age.

Alors peut-être faut-il chercher un autre contexte que le Moyen-Age ?

Je ne pensais pas passer autant de temps en recherches, ni consulter autant de sites, mais aborder l’Histoire de France par le biais d’une broderie est attrayant ! Alors nous voilà repartis pour essayer de trouver des relations entre nos trois personnages et la dévotion.

Avec un peu d’aide (voire plus) de la part de Maïté, ma prof de broderie, et d’après les informations de la propriétaire du triptyque, je me suis orientée vers le XIXème siècle et plus particulièrement vers le règne de Charles X (né en 1757 et mort en 1836).

Quelle était l’importance de la monarchie au XIXème siècle ?

Plantons le décor :

Beaucoup d’auteurs font commencer le XIXe siècle à partir de 1815, au moment où l’Empire napoléonien est réduit à néant et les monarchies restaurées. Le XIXe siècle est une période où plusieurs régimes politiques se succèdent puisque monarchies et empires se côtoient. Vers 1840, sous la monarchie de Juillet en France, les choses s’accélèrent avec le progrès machiniste qui repose sur l’invention de nouvelles techniques et la rationalisation des méthodes de production. (Source : https://adopte1collectionneur.wordpress.com/contexte-historique-politique-et-culturel-du-xixe-siecle/)

En 1815, la monarchie bourbonienne est définitivement restaurée. Elle est favorable à l’influence de l’Église dans la société. Comme lors de l’Ancien Régime, le catholicisme est religion « de l’État » selon la Charte de 1814 et non la religion « de la majorité des français » comme le prévoyait le concordat de 1801. Ainsi cette formulation, religion « de l’État » révèle l’ambiguïté de la période : on conserve les acquis de la Révolution c’est-à-dire la liberté des cultes mais on voit aussi un rapprochement de l’État avec l’Église.

En 1824, Louis XVIII meurt et son frère Charles X lui succède. Celui-ci se fait sacrer à Reims dans l’ancienne tradition : l’enthousiasme populaire est grand et le culte de la dynastie retrouvé.

La monarchie croit à nouveau à sa légitimité : le sacre de Charles X, exalté par les jeunes romantiques de l’époque, est l’occasion rêvée pour retrouver le faste de l’Ancien Régime. Mais Charles X et son entourage croient trop rapidement en la pérennité de cet état de grâce tandis que leur image se détériore peu à peu, ce qui lui vaudra d’abdiquer le 2 août 1830, suite à la révolution des « Trois Glorieuses ». (Source : https://www.linternaute.fr/actualite/guide-histoire/2494783-la-restauration-le-retour-de-la-royaute-en-france-de-1814-a-1830/)

Et Jeanne d’Arc au XIXème siècle, qu’en pensait-on ?

Au cours des siècles, et principalement à partir du XIX siècle, la figure historique de Jeanne d’Arc a été reprise par de nombreux auteurs pour illustrer ou cristalliser des messages religieux, philosophiques ou politiques. L’image de Jeanne d’Arc a ainsi fait l’objet depuis la fin du XIXe siècle de multiples récupérations par différents partis politiques tant de Gauche (voyant en elle une fille du peuple brûlée par l’Église et abandonnée par le roi) que de Droite (voyant en elle une héroïne nationale, sainte), et par différents courants de pensée philosophique ou religieuse, ce, pour des raisons parfois contradictoires, faisant même de Jeanne d’Arc en France un personnage officiel. Elle apparait par exemple pour Michelet comme une « sainte laïque » ou bien encore, par son procès en canonisation en 1897, Jeanne d’Arc fait figure de symbole d’une chrétienne luttant pour sa foi et sa patrie. Par ailleurs, dans le domaine politique, elle devint un symbole national français lors de la guerre franco-allemande de 1870 puis fut reprise par de nombreux partis et figures politiques allant du parti socialiste, avec entre autres Jean Jaurès, jusqu’à l’extrême droite. Si Jeanne d’Arc s’est imposée parmi les principales figures de l’Histoire de France, c’est en partie dû aux nombreux relais littéraires, politiques et religieux qui ont mis en avant le personnage depuis plus de quatre siècles.

Jeanne d’Arc, tout comme le couple royal, faisaient donc bien partie des personnages placés en haute estime au XIXème siècle

Et la frise brodée sur les côtés des panneaux de Louis XII et d’Anne de Bretagne ?

En broderie, le passé plat était une technique largement utilisée sur les gilets qui étaient souvent ornés de frises reprenant des motifs tels des feuilles stylisées, des pois et bien-sûr ces petites roses Pompadour serties de feuillages typiques de l’époque qui méritent d’être citées même si elles ne sont pas présentes dans notre triptyque.

Ensuite, la soie, synonyme de luxe, était un fil de broderie ainsi qu’un tissu très utilisés au XIXème siècle.

La broderie de soie sur ce gilet n’est pas sans rappeler les frises de notre triptyque.

Enfin, le velours présent sur le bois autour des panneaux et derrière les panneaux, que nous révèle-t-il ?

Le velours est un tissu fabriqué selon un procédé de tissage particulier qui permet d’obtenir un aspect velouté. Ce terme qui vient du latin « villosus » (« couvert de poils ») s’applique à des textiles très variés.

Il est constitué d’une trame de tissu dans laquelle s’intègrent des fils plus ou moins longs, droits ou couchés, qui ressortent sur l’endroit de l’étoffe. Ces fils peuvent être coupés au rasoir pour former des côtes ou apparaître sous forme de boucles.

Le velours est une étoffe qui a traversé les siècles, des tenues d’apparat de François Ier aux défilés de mode d’aujourd’hui, en passant par la redingote des bourgeois et le pantalon largeot des ouvriers.

Venu d’Orient, ce tissu commence à se répandre dans les grandes villes italiennes de Gênes, Venise, Milan et Florence dès le XIVe siècle. Il s’agissait alors d’étoffes de soie où des motifs végétaux ou géométriques se détachaient en velours sur un fond de satin ou, à l’inverse, en satin sur un fond velouté. Cette étoffe était la plus luxueuse de l’époque pour sa douceur au toucher et la lenteur de son tissage.

Il faudra attendre le XIXe siècle pour que ce tissu se démocratise. Encore un point pour ce siècle !

(Source : https://www.gralon.net/articles/materiel-et-consommables/materiels-industriels/article-le-velours—presentation-et-histoire-4297.htm).

Voilà, j’ai essayé d’aborder ce triptyque sous différents angles mais certaines questions restent sans réponse, dont celles du départ : qui a commandé cet ouvrage, qui l’a brodé ?

Au vu de ces quelques recherches effectuées avec mes modestes moyens, je m’orienterais donc plutôt vers un ouvrage réalisé entre 1820 et 1840.

Cela permettrait d’expliquer la présence d’un couple royal du Moyen-Age, symbole de cette dévotion envers la monarchie et la présence de Jeanne d’Arc, héroïne chrétienne ayant sauvé le royaume de France.

L’utilisation du triptyque étant un élément supplémentaire marquant la dévotion et le culte voués à la monarchie.

La soie était un matériau noble beaucoup utilisé à cette époque et le motif de la frise semble en adéquation avec le style du XIXème.

Le velours utilisé pour habiller le bois, tant sur le pourtour du triptyque que sur l’envers, est également plausible à cette époque.

Je reste donc sur l’idée que cet ouvrage n’a pas été brodé par un couvent ou un atelier de brodeuses professionnelles mais plutôt par des brodeuses telles que des chatelaines par exemple, ce qui expliquerait le manque d’uniformité tant au niveau de la qualité du travail, des couleurs et des fils.

Il n’en reste pas moins que cet ouvrage est aussi beau qu’insolite.

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